Lucia Ronchetti Une nouvelle ère à la Biennale Musica de Venise

Interviews 13.09.2021

Un vent de fraicheur souffle sur la lagune : la compositrice romaine Lucia Ronchetti (1963), bien connue en France depuis son passage au Cursus de l’Ircam, a succédé cette année à Ivan Fedele en tant que directrice artistique de la Biennale Musica de Venise pour un mandat de quatre années. Elle revient pour nous sur les enjeux d’une programmation où la cohérence ne cède en rien à l’originalité des projets.

Michèle Tosi : Lucia Ronchetti, vous êtes la première femme nommée à la direction de la Biennale Musica de Venise et vous affichez pour cette édition inaugurale une thématique tournée vers les chœurs et les ensembles vocaux au sein de la création sonore des cinquante dernières années. Avez-vous le sentiment d’avoir opéré des changements dans la programmation 2021? 
Lucia Ronchetti : Oui, absolument ! c’est un changement radical car c’est la première fois dans l’histoire de la Biennale qu’il y a une thématique. J’ai envisagé les quatre années de ma direction artistique sous différents thèmes en tâchant de donner à travers eux ma propre vision de la musique contemporaine : cette année avec les ensembles vocaux et la musique liée à la dramaturgie du texte, l’année prochaine avec le théâtre musical expérimental post-Kagel et la recherche de théâtralité à travers la musique ; l’année suivante mettra l’accent sur la musique électronique et plus précisément sur l’idée de capter le son par le micro et de le rediffuser à travers un dispositif spécifique ; la dernière année fera la part belle à ce que je nomme « la musique absolue », à savoir la musique instrumentale des compositeurs qui travaillent sans référence extérieure à l’objet musical. Et si j’ai choisi de débuter avec la musique vocale, c’est que  j’avais envie de relier la tradition chorale vénitienne à la création d’aujourd’hui, la voix me semblant la connexion la plus évidente entre le passé et le présent.  

MT : On peut dès à présent évoquer ces rendez-vous à 9 heures les samedis et dimanches matins, des « leçons de musique », qui s’intéresseront au répertoire choral des siècles passés.
LR : Ils sont prévus en partenariat avec la chaîne musicale de la radio italienne (l’équivalent de France Musique en Italie) qui diffuse chaque samedi et dimanche une série d’émissions où des compositeurs viennent parler de pièces du répertoire ou de musique d’aujourd’hui. Il m’a semblé intéressant d’intégrer les ressources de la radio à la Biennale en programmant ces « Leçons » sur les origines de la musique vocale vénitienne. Elles ont été confiées au pianiste Giovanni Bietti qui est un excellent passeur et nous parlera de Willaert, Gabrieli, Vivaldi et Monteverdi tout en instaurant des ponts avec la musique d’aujourd’hui. C’est la première fois que l’on a un rendez-vous si matinal mais le lieu (la Ca’Giustinian) où l’on accueille le public est un des plus beaux palais de Venise et un petit déjeuner sera offert par la Biennale aux courageux qui se seront déplacés.

MT : Qu’en est-il cette fois des concerts proprement dits?
LR : Une autre nouveauté dans cette Biennale tient à ma volonté d’en finir avec les concerts affichant une liste de pièces très courtes de compositeurs différents dont l’auditeur n’a ni le temps ni la possibilité d’apprécier sinon d’approfondir la pensée. J’ai voulu privilégier cette année les grands formats à travers des commandes d’œuvres d’une heure ou couvrant une moitié de soirée ; c’est une manière de responsabiliser le compositeur aux prises avec le temps long et en même temps d’offrir au public la possibilité de s’immerger dans un univers qu’il sera plus à même de s’approprier.

MT : J’ai noté également la place accordée aux musiques expérimentales et tout particulièrement aux performeurs/vocalistes, Jennifer Walshe, Elina Duni, Zuli, etc. : une valeur ajoutée à cette programmation. 
LR : En effet, c’est encore une nouveauté qui s’inscrit pleinement dans ma thématique : la voix comme moyen de communication. Je me suis aperçue que le texte chanté dans la musique contemporaine était la plupart du temps difficile à comprendre et que l’interprète lui-même, face à une partition souvent complexe, peine parfois à intégrer le sens profond de ce qu’il chante ; d’où la difficulté de communiquer avec le compositeur et plus encore avec le public. Mais il y a aujourd’hui beaucoup de vocalistes, hommes et femmes, qui se sont libérés de la partition et s’expriment à travers leur propre voix et leur propre corps ; prenons l’exemple de Jennifer Walshe qui compose de la musique et se met également en scène en tant que performeuse ; sa voix devient alors quelque chose de complètement différent. J’ai donc commencé à prospecter depuis octobre 2020 et j’ai découvert une vingtaine de personnalités fantastiques dans le monde générique des artistes s’exprimant avec leur propre voix, certains en Chine, d’autres en Afrique… Ils n’ont malheureusement pas pu répondre à mon invitation à cause de la covid. J’ai dû m’en tenir aux quatre qui pouvaient se déplacer : des profils très différents qui utilisent des modes de communication singuliers : Zuli est un DJ égyptien qui vivait en Italie mais qui est aujourd’hui retourné dans son pays où il est très actif. Joy Frempong est plutôt une performeuse de « Spoken Words », sorte de « trouvère » qui écrit elle-même ses textes adaptés à sa voix. Elina Duni est une chanteuse pop attachée au thème de l’exil. Elle fait des recueils de chansons et arrangements dont la dramaturgie s’élabore durant le concert.

MT : Trois femmes pour un homme. Voilà une parité mieux que respectée!
LR : Entendons nous bien! Je n’ai pas cherché à tout prix la présence des compositrices dans un élan purement féministe. J’ai choisi parmi les compositeur.trice.s qui répondaient pleinement aux projets qui étaient lancés pour cette édition, comme celui de San Marco avec Christina Kubisch sur lequel on pourra revenir. Sont arrivés ensuite d’autres propositions venant d’organismes extérieurs comme celui d’Accentus avec la création de Sivan Eldar et celle de Kaija Saariaho, m’offrant une co-production que j’ai bien sûr accueillie parce qu’elle venait enrichir ma thématique.

MT :  Dès votre arrivée à la Biennale en tant que directrice artistique, vous avez instauré une sorte de charte qui n’était pas celle de vos prédécesseurs…
LR : En effet, je m’engage, en tant que compositrice, à refuser commandes et concerts provenant des artistes et ensembles que je programme durant le mandat des quatre années qui me lie à la Biennale de Venise. Ceci pour préserver la plus grande transparence dans mes choix et me permettre d’être plus libre et radicale dans ma programmation. Je sais que cela rend très tristes des cheffes comme Catherine Simonpietri qui aurait voulu rejouer une de mes pièces dans les mois à venir. Elle n’a cependant pas boudé mon invitation à Venise et c’est elle, avec son ensemble vocal Sequenza 9.3, qui assurera la création de l’« opéra processionnel » de Marta Gentilucci le 23 septembre. 

MT : Kaija Saariaho reçoit cette année le Lion d’Or pour l’ensemble de sa carrière et « l’extraordinaire niveau technique et expressif de ses partitions chorales ainsi que pour l’originalité de son écriture vocale », comme le précise le communiqué de presse. Est-ce la première femme à l’obtenir? 
LR : C’est la deuxième, après Sofia Goubaïdoulina qui l’obtient en 2013. Je n’avais pas la volonté à tout prix de nommer une femme mais si l’on considère la liste des compositeur.trice.s qui ont déjà eu le Lion d’Or et qui ne peuvent pas l’avoir une seconde fois, Kaija Saariaho est la personnalité  aujourd’hui la plus reconnue, la plus importante et la plus renommée de la scène internationale. De toute évidence, le Lion d’Or l’attendait. Cette récompense adressée aujourd’hui à une compositrice pour l’accomplissement d’une carrière hors norme est aussi l’emblème d’une (première) génération de femmes qui a pu se former et mener son travail à l’égal du compositeur et qui constitue un modèle pour les générations à venir. Je pense également à Rebecca Saunders qui a été la première femme à recevoir le prix Ernst von Siemens, une des récompenses les plus prestigieuses dans le monde de la création. Arrivent aujourd’hui sur la scène internationale des compositrices de premier ordre qui s’imposent d’elles-mêmes face à leurs confrères et parfois les devancent!  

MT : Un opéra de la compositrice finlandaise est à l’affiche, Only the Sound Remains, le samedi 18 septembre, et bien d’autres œuvres tout au long de la Biennale…
LR : Il était important d’avoir plusieurs pièces de Kaija Saariaho au programme et qu’elle puisse rester durant toute la période du festival. Ce n’était pas le cas dans les années précédentes où le compositeur honoré ne bénéficiait que d’un concert, le soir de la remise du prix. Kaija Saariaho sera là du 16 au 24 septembre et va pouvoir rencontrer le public. J’ai choisi Only the Sound Remains, son avant-dernier ouvrage lyrique, parce qu’il y a dans cette œuvre un ensemble vocal qui tient le rôle du chœur grec et j’estime que nous sommes très proches du contexte expérimental du XVIIᵉ siècle vénitien. L’opéra sera donné au Teatro Malibran dans la nouvelle mise en scène du fils de Kaija, Aleksi Barrière, présent lui aussi à Venise. C’est une coproduction Biennale Musica, Tokyo Bunka Kaikan et Palau de la Musica, une opération que j’aimerais reconduire dans l’avenir pour permettre aux productions maison de tourner et, inversement, à la Biennale d’accueillir d’autres spectacles.

MT : Une création mondiale de la compositrice est également prévue. 
LR : Dans la même soirée particulièrement intense du 24 septembre, il y aura en effet la première mondiale de Reconnaissance, une pièce pour chœur, percussion et contrebasse qui lui a été commandée par le chœur Accentus ; à l’affiche également une création de Sivan Eldar, After Arethusa, pour chœur et électronique et, pour le même dispositif, la première italienne de Tag des Jahrs que Kaija a écrite pour sa mère : une composition qui nous fait entrevoir chez cette dame si réservée un petit quelque chose de sa vie et des relations plus intimes avec les siens.  

MT : Le Lion d’argent revient cette années aux Neue Vocasolisten Stuttgart, des artistes que vous connaissez bien et qui ont déjà joué votre musique.
LR : Pas seulement la mienne! Ils ont commandé et programmé tellement de compositeurs italiens attachés à la musique vocale comme Filidei, Francesconi, Fedele, Sciarrino, Marta Gentilucci, Clara Ianotta, etc. Tous ont eu la possibilité de s’exprimer sur le plan vocal grâce à cet ensemble fabuleux. Et j’ajouterai que ce sont des artistes engagés politiquement qui, dès qu’il y a un problème grave dans le monde, comme celui de l’artiste Biélorusse récemment, se mobilisent. Je pense que c’est un exemple à suivre et c’est cet activisme que j’ai voulu d’abord récompenser. Ils seront eux-aussi à Venise durant toute la Biennale. Andreas Fischer est tuteur dans le secteur pédagogique (Biennale College music) et a participé durant l’année à la sélection des compositeurs/performers qui ont pu  travailler en amont avec les Neue Vocalsolisten. Ces derniers vont assurer la commande (Amo pour cinq voix et électronique) passée par la Biennale à George Lewis, un compositeur d’origine africaine qui est professeur à la Columbia et ils donneront au Teatro alle Tese la Wölfli-Kantata de Georges Aperghis, une des oeuvres les plus impressionnantes du compositeur qu’il faut absolument connaître et qui convoque en alternance les voix solistes et le chœur pour nous amener à l’écoute sensible d’une réalité indéchiffrable.  

MT : C’est un compositeur que l’on retrouvera, je crois, l’année prochaine, au cœur de la thématique du théâtre musical expérimental.
LR : À mon sens, c’est une des personnalités les plus représentatives du théâtre musical et j’aimerais en effet mettre en valeur son immense travail dans ce domaine. J’aurais aimé lui donner un Lion d’Or mais il l’a déjà eu, remis en 2015 par mon prédécesseur Ivan Fedele. 

MT : J’aimerais pour finir que vous nous parliez de Travelling Voices de Christina Kubisch, un exemple d’œuvre liant très étroitement la création et l’un des lieux vénitiens les plus emblématiques. Quelle est la nature du projet? 
LR : C’est la première fois dans l’histoire de la Biennale qu’un concert a lieu dans la Basilique San Marco avec laquelle nous avons cette année pu collaborer ; la première fois également que la Cappella Marciana, le chœur de San Marco, fait partie du festival. Ce sont de grands connaisseurs de la musique d’Adrien Willaert et ses élèves mais ils n’ont jamais fait de musique contemporaine. J’ai cherché un compositeur qui puisse établir en douceur des ponts entre les deux univers et j’ai pensé à l’artiste sonore Christina Kubisch déjà très connue en Allemagne. Elle a su d’emblée établir de bons rapports avec le chef de la Cappella Marciana Marco Gemmani. Elle a enregistré les voix du chœur dans San Marco puis dans d’autres espaces acoustiques pour obtenir une sorte de contrepoint d’enregistrements qui donne à cette musique du XVIᵉ siècle une nouvelle résonance. C’est une révolution pour le lieu qui n’a jamais connu ce genre d’expérience et je me réjouis de pouvoir faire découvrir au public la finalisation de ce projet très original. 

Recueillis par Michèle Tosi

Découvrez le programme de la Biennale Musica de Venise 2021 à partir du 17 au 26 septembre ici

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