Lucie Prod’homme
Sérieuse et légère à la fois

Interviews 11.03.2021

Elle est active dans le domaine de la création, engagée dans la défense des droits des femmes et pleine de ressources pour faire éclore de nouveaux projets musicaux.

Lucie Prod’homme est compositrice, enseigne la composition au Conservatoire à Rayonnement Régional de Perpignan et milite pour l’accès de tous au monde des sons, à travers la musique électroacoustique. 

En témoigne la série des Quissons, de drôles de petits êtres imaginés par un collectif  de musiciens, dont elle nous conte plus en détails l’existence : une histoire très quissonnante disponible désormais à l’écoute sur Soundcloud

Il y a des Quissons Padson qui sont sourds ou plutôt durs d’oreille et des Quissons toutouïe qui oient tout. Oui.

Comment est né le projet des Quissons ?

J’étais alors à Marseille où j’enseignais l’électroacoustique au MIM (Musique et Informatique de Marseille). Avec certains de mes étudiants, j’ai eu l’idée de fonder une association, les Acousmonautes (1), pour monter des projets et en assurer la diffusion. Nous recherchions des lieux atypiques où l’on peut toucher d’autres publics que ceux des salles de concerts habituelles. Mais c’est grâce à Radio-Grenouille, une radio libre de Marseille, qu’est né le projet radiophonique des Quissons, une « histoire de l’oreille » conçue dans la bonne humeur, à l’instar des Shadoks de Robert Cohen-Solal et Claude Pieplu.  

Comme Les Shadoks, c’est une œuvre collective.

Nous sommes en effet trois « Acousmonautes », Fabrice Martin, Christophe Modica et moi-même, embarqués dans l’aventure des Quissons qui va durer deux saisons, entre 2009 et 2010. Nous écrivions ensemble les textes et réalisions à tour de rôle la partie électroacoustique. Le rythme était infernal, à raison d’un épisode diffusé sur les ondes chaque semaine, durant trois semaines pour chaque série, à l’issue desquelles on pouvait entendre l’intégrale. Parfois, Les Quissons prenaient des vacances, le temps de nous ressourcer et d’inventer une suite à notre histoire. Les thèmes se sont ainsi succédés : La naissance / Oui, mais qu’oient-ils ? / Que mangent-ils ? etc. Il existe à ce jour sept séries de trois épisodes chacune. La période de confinement m’a donné le temps de les mettre sur Soundcloud.

Vous n’avez pas eu envie de leur donner une apparence visuelle ?

Les Quissons sont des êtres radiophoniques ; « Y a rien à voir », pour reprendre l’expression de l’acousmate. C’est une œuvre militante, une invitation à nous servir de nos oreilles et à écouter la rumeur du monde : «Ne soyons pas des Quissons sans son mais des Quissons toute ouïe ! ». Hormis la charge de travail qui nous en a coûté, nous avons beaucoup ri durant ces deux années.

Acousmate engagée – rappelons que la musique acousmatique s’écoute à travers les haut-parleurs -, vous dites ressentir toujours de la crainte à l’idée de faire cohabiter le sonore et le visuel.

Il y a toujours le risque que l’image, ou le geste, puisque nous allons parler de chorégraphie, prennent le dessus et que notre écoute en soit altérée. Mais c’est un risque que j’aime assumer, tout en travaillant au bon équilibre des deux  instances. 

Après l’aventure des Quissons, c’est une autre expérience inédite, sa rencontre avec la danse butō, que nous fait partager Lucie Prod’homme : c’est en 2018, dans le cadre du festival En chair et en son, qu’elle appréhende pour la première fois cette temporalité du geste à laquelle s’expose sa musique.

En 2018, vous rencontrez la danseuse butō Lorna Lawrie avec qui vous allez travailler en binôme pour le festival En chair et en son

J’ai été très impressionnée par cette danse au sol quasi hypnotique, qui nous immerge dans une temporalité très étirée, et j’ai d’emblée ressenti des affinités avec ma musique, moi qui venais de terminer mon cycle Leçon du silence. C’est d’ailleurs l’œuvre qu’elle a choisie pour sa prestation lors du festival 2018. J’ai « aménagé » la partie électroacoustique pour cette collaboration qui, je dois le dire, a été pour moi une révélation.

Vous récidivez en 2019, avec cette fois le jeune chorégraphe catalan Renaud Semper qui n’est pas un danseur butō mais qui travaille dans l’infiniment lent et l’épure du geste.

Je voulais lui proposer l’Étude à la transparence, extraite de mes Quatre études sur presque rien mais il s’est fixé sur Le Cantique des Quantiques que je venais de terminer, une musique où je sollicite, comme d’habitude, une écoute active et aigüe. Je n’ai pas retouché la pièce cette fois-ci mais il m’a demandé de collaborer à la chorégraphie afin que le geste soit au plus près de la musique. Je ne suis pas spécialiste en la matière mais j’ai pu lui faire certaines suggestions, dans le sens de l’économie des déplacements, pour affiner le contrepoint avec le son. Le travail à deux a été aussi enrichissant que révélateur : de le voir danser m’a amenée à écouter ma musique autrement. Est-ce que la musique acousmatique associée au visuel reste de la musique acousmatique ? Voilà une question intéressante que l’on peut se poser. Disons que de l’association musique et geste résulte un propos artistique autre, qui fonctionne en tant que tel, même si l’écoute s’en trouve inévitablement modifiée.  

“L’équilibre des forces est idéal dans Cantique des Quantiques, un titre à la Lucie Prod’homme où se frottent physique et métaphysique. La musique économe et somptueuse laisse un espace à la danse qui s’exprime quant à elle sans débordement, générant un des plus beaux binômes du festival. La compositrice nous met à l’écoute de la résonance-vibration du son, des battements entre les fréquences et des variations infimes du spectre sonore, créant un univers très immersif que traverse la danse de Renaud Semper-Manchon, d’une égale intériorité et d’une concentration optimale”. Extrait de la chronique Resmusica.

Votre engagement dans la défense et la promotion du répertoire musical féminin vous amène à rejoindre plusieurs associations dont celle de Plurielles 34, fondée par Sophie Lacaze et aujourd’hui dirigée par la compositrice Claire Renard .

L’association très active regroupe des compositrices et interprètes de toutes les générations qui travaillent ensemble à la visibilité du répertoire féminin français des XXème et XXIème siècles. L’activité de l’association passe par des rencontres, des actes de conférences, des échanges avec d’autres associations à l’échelle européenne et un travail sur le répertoire. Nous venons de terminer le catalogue qui réunit l’ensemble des pièces pédagogiques écrites par les compositrices durant les cinquante dernières années. Un ouvrage désormais disponible, qui a été diffusé dans tous les conservatoires de France. Par ailleurs, chacune d’entre nous a aujourd’hui un site officiel qui facilite l’accès à notre catalogue.

Rappelons également la parution aux éditions MF, en février 2018, du livre Compositrices, l’égalité en acte, à l’initiative du CDMC (Centre de documentation de la Musique Contemporaine) et de sa directrice Laure Marcel-Berlioz, où vous figurez parmi les cinquante-trois portraits de compositrices d’aujourd’hui – toutes vivantes – dressés par un collectif de rédacteurs.

Loin d’être exhaustif, cet ouvrage est une première étape franchie vers la visibilité et la reconnaissance de notre travail, même s’il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine *

La sortie du livre a incontestablement marqué les esprits et a donné lieu à de nombreuses rencontres, causeries et autres débats sur la place des compositrices à l’échelle internationale (statistiques à l’appui), avec la présence d’éminentes personnalités, hommes et femmes bien entendu, institutionnels-nelles, programmateurs-trices et directeurs-trices de festivals : telle cette journée mémorable du 15 mars au Studio de l’Opéra Bastille où, à côté de Plurielles 34, étaient représentées d’autres associations féminines comme Fairplay. Emmené par Valérie Vivancos, Fairplay est un réseau très actif et engagé, qui couvre un large domaine de la création sonore, musiques expérimentales, alternatives, électroacoustiques, etc. Je vous engage à lire leur interview collective sur Hémisphère son et découvrir l’ampleur de leurs actions, tant artistiques que sociétales. Était présente également, à cette journée de débats tous azimuts, Astrid Hartmann, cheffe de file de l’association suédoise Kvast qui milite depuis plus de dix ans pour la défense-présence des femmes dans le milieu artistique et à la tête des institutions. Son site sur le web mentionne également le travail effectué sur la visibilité du répertoire (quelques 1670 œuvres recensées) des compositrices du présent comme du passé. 

Toutes ces actions ne peuvent que me réjouir et m’encourager à poursuivre mon action, avec le sentiment – la ferme conviction aujourd’hui – que je ne suis plus toute seule !

Propos recueillis par Michèle Tosi

Enfin un ouvrage sur les compositrices du XXème siècle de Michèle Tosi, Resmusica

1- Acousmonaute vient du mot acousmatique : la musique dite acousmatique est celle que l’on entend à travers les haut-parleurs mais dont on ne connaît pas la source

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