Les révolutions Queer de Philip Venables

Concerts 11.07.2023

Inséparables et complémentaires, le compositeur Philip Venables et le metteur en scène Ted Huffman signent à quatre mains, et présente au festival d’Aix en Provence, leur troisième ouvrage scénique The Faggots and their Friends between Revolutions, une action narrative et sonore liant le théâtre et la musique, la fable et le manifeste politique, sur un ton délibérément joyeux et singulièrement imaginatif.  

L’ouvrage au titre provocateur (en français « Les pédés et leurs amis entre révolutions) est tiré du livre éponyme de Larry Mitchell et Ned Asta paru en 1977 puis réédité à l’occasion des cinquante ans des émeutes de Stonewall qui situe l’émergence du mouvement LGBTQ+ aux Etats-Unis. Il raconte l’histoire et la lutte de la communauté homosexuelle et de tous les opprimés, femmes, migrants, laissés pour compte, qui veulent vivre la tête haute face à l’oppression d’une société normative et patriarcale : « C’est un livre incroyable, très enfantin et innocent, qui peut en même temps contenir de la violence et aborder des sujets très profonds, nous dit Philip Venables. « Il ne s’agit pas tellement d’un livre sur la libération des homosexuels ; mais bien plutôt d’un livre queer sur la libération de l’humanité ».

Le maître mot, dans la mise en scène d’Huffman comme dans la partition de Venables, est celui de communauté : « Nous avons essayé de ne pas établir de hiérarchie sur le plateau, plaçant chacun des seize interprètes sur le même pied d’égalité. Ils sont moins les personnages d’une fiction à l’identité précise que différents avatars d’eux-mêmes, artistes ». Pour la plupart multi-instrumentistes, comédiens autant que chanteurs et danseurs, ils sont tous embarqués dans ce voyage dystopique au pays de Ramrod (ville imaginaire) conté comme « une vieille histoire biblique », selon les termes de Venables, où les « Faggots » croisent les Fées, les Reines… « et aiment se produire les uns pour les autres ».

Le plateau du Pavillon noir est nu et les lumières (celles de Bertrand Couderc) essentielles pour accompagner la dramaturgie. Sont disposés à cour et à jardin les instruments, costumes et accessoires mis à disposition des artistes qui changent de tenue à vue, évitant les entrées et sorties du théâtre traditionnel. Tout doit être mobile, y compris le piano droit, le clavecin et l’orgue qui apparaissent et disparaissent à l’envi pour permettre à la troupe d’évoluer sur scène librement, réunie parfois sous un même geste et avec une même parole dans des séquences à haut voltage qui décuplent la force de la revendication. Ainsi les membres de la communauté (y compris Yashani Perinpanayagam qui assure la direction musicale) ont-ils tous en main un seau de plastic noir qu’ils frappent en chœur dans une des séquences les plus bruyantes du spectacle. Une cloche suspendue dans les airs, est à portée de main, qui signale certains changements de scène et scande le récit, rendant ainsi très clair le découpage formel du spectacle en petits tableaux qui se succèdent. 

Dans « Faggots », le texte est parlé autant que chanté et toujours accompagné par un instrument à l’exemple du « continuo » baroque soutenant le récit des personnages dans l’opéra. Le clavecin et l’orgue déjà cités mais aussi les luths, harpe, viole de gambe (comme chez Monteverdi) apportent leurs différentes couleurs au côté d’autres instruments modernes, saxophones, accordéon, flûtes, toujours là pour ajouter à la parole leur ligne de chant expressive ou renforcer les voix dans les chansons à refrain. En revanche, il y a souvent une voix qui fredonne lorsque l’instrument joue en solo. Sans jamais pratiquer la citation, Venables évoque volontiers la technique du pastiche qui flirte avec le répertoire ancien mais aussi avec les musiques folk et jazzy. 

« Les seize artistes choisis ont une grande connaissance de la musique baroque et du théâtre. Ils sont amenés à improviser, l’espace-temps étant plus ouvert que dans mes deux premiers opéras », nous confie le compositeur ; « On part donc d’un « squelette » et on laisse ensuite les artistes s’en emparer : on les encourage même à créer leur propre performance à partir des éléments de base fournis », renchérit-il, soulignant là encore la dimension collaborative de son travail. Aussi laisse-t-il s’exprimer chacun des chanteurs, du baryton (la chanteuse américaine transgenre Katherine Goforth) au haute-contre à travers de fabuleux solos (celui de la soprano française Mariamielle Lamagat et de la mezzo omanaise Deepa Johnny) qui donne la mesure de l’excellence de chacun. Au sein de cette joyeuse communauté, l’artiste non-binaire Kit Green fait office de « Monsieur loyal », menant l’action comme le choryphée dans la tragédie grecque. Elle est en combinaison-short rose taillée sur mesure (haut en couleurs, les costumes sont de Theo Clinkard) pour son show au tiers du spectacle où elle s’adresse au public dans un anglais non surtitré pour l’engager à chanter. Son humour, son tact et son élégance font l’unanimité : on applaudit ! Très active et impressionnante elle aussi, la chorégraphe, danseuse et comédienne Yandass a également son solo, prenant à parti l’auditoire dans un  « round » musclé et fort en gueule où chaque mot est battu par la percussion. C’est également une des séquences qui monte en tension,  ralliant les voix de tous ses ami.e.s.

« Les dernières révolutions ont eu lieu il y a longtemps/et les pédés et leurs amis ne sont toujours pas libres ». C’est le refrain scandé par la communauté au début et à la fin de ce spectacle d’une heure quarante. Les cloches tubes presque funéraires accompagnent la musique de l’épilogue, sorte de déchant primitif joué par les flûtes dans une atmosphère ritualisante. Les révolutions ne sont jamais finies : restons attentifs et vigilants.

Michèle Tosi

Festival d’Aix-en-Provence, le 9-07-2023 au Pavillon noir
Philip Venables (né en1979) et Ted Hufman (né en 1977) : The Faggots and their Friends Between Révolutions, une fantaisie baroque d’après le livre éponyme de Larry Mitchell et Ned Asta ; Musique de Philip Venables , mise en scène et texte , Ted Huffman ; chorégraphie et costumes, Theo Clinkard ; décors, Rosalie Elnile ; lumière, Bertrand Couderc ; son, Simon Hendry, dramaturgie, Scottee. Interprètes : Yshani Perinpanayagam ; Kerry Bursey ; Jacob Garside ; Katherine Goforth, Kit Green, Conor Gricmanis, Deepa Johnny, Mariamielle Lamagat, Eric Lamb, Themba Mvula, Meriel Price, Collin Shay, Joy Smith, Sally Swanson, Yandass.

Photos © Tristan Kenton

En lien

buy twitter accounts
betoffice