Les partitions éphémères de Mickaël Bernard

Interviews 28.11.2022

Touche-à-tout débordant de vitalité, Mickaël Bernard n’a que 27 ans mais dit avoir déjà fait « tous les métiers » en lien avec le spectacle et la création dans lesquels il évolue : ouvreur, régisseur, plasticien, homme de radio – il anime depuis trois ans une émission sur Radio Campus Paris-, concepteur et compositeur. Il est aujourd’hui à la tête d’un collectif, Les Absentéistes (ceux qui ont toujours tort), et revient pour nous sur son concept de « partition éphémère », qui n’existe que dans l’instant du concert.

Mickaël, tu t’intéresses à la musique mais aussi aux arts plastiques. Comment es-tu venu à la musique et à la composition ?
J’aime avant tout décloisonner les arts, briser les vitres, même transparentes, qui les séparent. Je viens du monde de la techno et des musiques amplifiées. Mais je ne fais pratiquement plus que de la musique acoustique, avec des interprètes au contact de qui je trouve mes idées et qui me donnent de l’élan pour composer.

Es-tu toi-même instrumentiste ?
J’ai fait de la flûte au début de ma formation puis je me suis mis au piano et je pratique en parallèle la peinture : un univers qui me nourrit continuellement et qui participe très largement à mon activité de compositeur que je poursuis aujourd’hui au côté de Jonathan Pontier au CRR 93.

Un professeur qui te laisse carte blanche, dis-tu, lui-même ardent défenseur du décloisonnement artistique et des projets transversaux…
Tout en canalisant mes envies, il sait encourager mes projets et me permet d’aller au bout de mes idées, au risque de franchir parfois les cadres de l’institution dans lequel il enseigne.

J’aimerais que tu reviennes sur la genèse de la Partition-installation aux pétales qui, selon toi, est à ce jour une de tes plus belles réussites…
L’histoire est assez belle, en effet ; elle est liée à l’une de mes activités alimentaires  consistant à distribuer les clés des loges aux chefs d’orchestre à Radio France. Un bouquet de roses avait été oublié dans une des loges d’artiste, que j’ai ramené chez moi ; il attirait mon regard et j’ai commencé à distribuer un à un les pétales de fleur sur le tapis qui sert de support à mes installations, réalisant assez vite que chaque pétale pourrait avoir une identité sonore : j’avais trouvé l’idée de ma pièce en trio pour le concert de fin d’année au conservatoire.

Quelle fut l’étape suivante ?
Ce fut d’expliquer le concept aux instrumentistes – Armand Angster (clarinette), Christelle Séry (guitare électrique) et Christophe Beau (violoncelle), musiciens de l’ensemble Accroche Note qui n’en sont pas à leur première création et que je devais convaincre du bien-fondé de l’entreprise.

La partition installée les a-t-elle séduits ?
Nous avions à décider ensemble des couleurs instrumentales et des modes de jeu selon la place des pétales et la trajectoire qu’ils dessinaient sur le tapis, réglant également les interventions, fondus enchaînés et superpositions des trois instruments. Et malgré les premières réticences du violoncelliste, ils ont joué le jeu, mettant tout leur talent à faire éclore cette nouvelle fleur élaborée pour eux.

Quelle a été la réception du public ?
Il faut préciser que l’exécution s’accompagnait d’une création lumière mettant les pleins feux sur le tapis, sorte de foyer ardent autour duquel circulaient comme des ombres tout à la fois les trois interprètes et les personnes participant au cérémonial. Je crois très sincèrement que la proposition – le fait d’être convié à une expérience qui modifiait leurs habitudes d’écoute – leur a plu.

A-t-on saisi, à l’issue de l’exécution, la valeur symbolique de ton geste ?
Une fois la performance terminée – il n’y avait eu aucune photo ni vidéo – , j’ai en effet soulevé le tapis et fait disparaître toute trace de la « partition installée ». Mais je n’avais pas véritablement scénarisé le geste : ce qui n’est pas le cas de cette autre performance, répétée sur la terrasse du CRR d’Aubervilliers et donnée durant la deuxième édition de notre festival Absence.

De quoi s’agit-il exactement?
Les dimensions sont encore modestes mais nous pouvons, mon partenaire Gilles Roulleaux Dugage et moi-même, nous féliciter d’avoir attiré en juin 2022 plus de 100 personnes en une seule journée et 200 lors de la deuxième édition le 23 octobre dernier. La manifestation se tient dans l’atelier d’un peintre, au 24 place Sainte-Marthe dans le Xe arrondissement de Paris, là où la musique ne résonne pas tous les jours. Les toiles de l’artiste y sont accrochées et celles d’autres peintres que j’ai invités à exposer. Le programme, quant à lui, mêle rencontres, concerts et performances, celles des musiciens mais aussi des poètes / poétesses liant les mots avec la musique.

Ta performance tire une fois encore son inspiration de la peinture…
J’avais en effet beaucoup aimé la toile de l’artiste Ana Krichashvili, qui avait peint tout un environnement de petites bulles colorées en fermant les yeux. J’ai gardé l’idée et intitulé la pièce j’ai composé ça les yeux fermés. Elle dure très exactement 8’11’’, réunit huit chanteurs et se découpe en huit parties ponctuées par des micro-événements (laissés à l’imagination de chacun). Le contrepoint des huit lignes, chantées sur des phonèmes et selon des repères de hauteur, résulte de spéculations numériques qui ne seront pas dévoilées. La partition sera déchirée à la fin du concert, chacun des interprètes partant avec un bout de papier : la partition-événement, que j’aime beaucoup, est une déclinaison de ce que je nomme la partition éphémère, ou installée.

N’est-il pas un peu dommage de voir son travail partir en lambeaux ? T’arrive-t-il d’avoir envie de conserver certaines partitions ?
J’ai en effet gardé mon quatuor à cordes. Mais le concept d’œuvre ne me plait guère. Tout le monde sait d’ailleurs que de nombreuses partitions dûment écrites n’ont été jouées qu’une seule fois lors de leur création et ne seront plus jamais réentendues. Je préfère tout miser sur l’ici et le maintenant, concevoir, détruire et… recommencer.

Propos recueillis par Michèle Tosi

Photos Ana Krichashvili © 2021 | Created By Integral Web Studio.

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