Les 40 ans de Grame ou la traversée des espaces du son

Eclairages 25.04.2023

Sur fond bleu Klein, une statue de la Grèce antique montrant le poing, avec câbles et micros comme simple appareil : ainsi s’incarne, dans l’imaginaire de ses deux fondateurs, l’Esprit Grame raconté en mots et en images dans cet imposant volume de plus de 500 pages fêtant luxueusement les quarante ans de l’institution.

Massif imposant ouvrant sur une étape historique de la création sonore (1983-2023), l’ouvrage pensé et réalisé par James Giroudon, Pierre-Alain Jaffrennou et Yann Orlarey s’articule en quatre actes et autant de décennies. L’association G.R.A.M.E. (Groupe de Réalisation et de Recherche Appliquée en Musique Électroacoustique) créée en octobre 1981 décline dès sa mise en fonction quatre axes d’activité qui fixent son ADN : production, expérimentation et recherche, diffusion et transmission. Yann Orlarey rejoint très vite les deux responsables en tant que directeur scientifique de Grame, poste qu’il occupera jusqu’en 2021. Sortis des studios du GRM où ils se sont formés au côté de Pierre Schaeffer, James Giroudon et Pierre-Alain Jaffrennou veulent réinvestir une forme de mixité dans la création sonore, en faisant se rencontrer l’instrument et la source électrique et en associant au sonore un matériel visuel plus ancré dans le réel.

Ainsi naît cette idée-force d’une scénographie de la musique qui va alimenter la recherche et la création de Grame dans une approche décloisonnée des territoires artistiques. Il faut parcourir page à page le récit de cette grande aventure soigneusement détaillée et très richement illustrée pour prendre la mesure de ce foisonnement vital et artistique porté par un objectif commun et un désir indéfectible de l’atteindre. Nous nous contenterons d’en souligner les étapes importantes en quelques dates phares qui jalonnent le parcours des quarante années de Grame avant de donner la parole aux deux acteurs principaux de cette traversée vertigineuse des espaces du son.

Une scénographie du sonore

En 1983, deux ans après sa création, l’association affiche une « Nuit de Musiques en Scène ». L’événement d’une durée non-stop de six heures associe diverses propositions artistiques empruntant à la performance, la danse, le théâtre musical, le cinéma, la peinture, etc. S’y croisent les expressions artistiques et les publics les plus divers, des valeurs auxquelles vont s’attacher les programmateurs.

Les “Nuits” constituent dès lors l’événement annuel autant que spectaculaire de Grame. Programmées dans divers lieux de la ville, elles s’exportent au-delà de Lyon et de l’hexagone, bravant le plein-air et mettant en œuvre des moyens scénographiques importants (Donauflug, Enuma Elish… mais aussi Babylone pour l’inauguration du premier festival international de Babylone en Irak. En 1992, Grame fait son premier festival, s’associant à l’EOC (Ensemble Orchestral Contemporain) et son chef Daniel Kawka. Mettant en question le format du concert et le rapport du compositeur et de la scène, Musique en scènes s’invite au musée pour présenter ses installations et promeut le concert-performance mettant le créateur « au centre de l’arène ». En 1996, Grame est élevé au rang de Centre National de Création Musical (CNCM), une reconnaissance qu’il partage avec trois autres foyers français de la création sonore et de la recherche, Marseille, Nice et Bourges.

La musique se regarde et le corps danse

En mars 2000, Musiques en scène devient une biennale et sous l’affiche « Lyon Cité sonore », trace un parcours d’installations sonores et visuelles dans l’espace urbain. L’époque est marquée par le développement des interfaces et dispositifs de captation du son par le geste qui fait l’objet d’une intense diffusion nationale et internationale. Avec Thierry de Mey (Musique Light 2004), le corps danse et devient référent de toute pratique artistique. Côté recherche, la mise en pratique du langage Faust conçu par Yann Orlarey a des incidences immédiates sur la création : SmartFaust (Gardez vos smartphones ouverts !) est une symphonie participative pour téléphone de Xavier Garcia, fruit de sa résidence auprès du réalisateur en informatique musicale Christophe Lebreton. Grame se dote d’un pôle interface et expérimental, le « Lab Lutheries & développements », marqueur des synergies Arts/sciences. En témoigne Light wall System, un nouveau dispositif saisissant le geste sans capteur, expérimenté par le percussionniste Jean Geoffroy et Christophe Lebreton.

Dans sa quatrième décennie, Musique en scènes confirme son ancrage à l’ère musicale et multimédia (AirMachine d’Ondřej  Adamek), pratiquant une politique d’invités-commissaires de la Biennale avec Peter Eötvös, Kaija Saariaho, Michael Jarrell, Heiner Goebbels, Michel van der Aa et Michaël Lévinas.

« L’innovation n’est plus le mantra constitutif de la valeur de l’œuvre », lit-on dans les commentaires. On regarde vers un art qui se désire plus relationnel que figé, un art participatif (Geek Bagatelles de Bernard Cavanna) qui soit un espace de dialogue et un lieu de métissage musical.

L’épilogue réunit les propos des deux acteurs de Grame et de leurs collaborateurs (Daniel Kawka, Michel Rostain, Thierry de Mey, Vincent-Raphaël Carinola). « Enumération », (clin d’œil à Georges Aperghis, l’un des pionniers de l’Esprit Grame) liste, par décennies, l’ensemble des artistes (compositeurs.rices, interprètes, plasticiens, chefs, compagnies, comédiens, metteurs en scène, vidéastes, etc.) accueillis en résidence et joués durant les 40 années parcourues. Suivent les productions, les lieux visités, etc., en bref « les tonnes de Grame » (l’exhaustivité y est la règle) témoignant de l’ampleur de l’entreprise et de la démesure du projet.

Mis à part vos documents personnels, je suppose que vous avez dû puiser à d’autres sources et aller consulter les archives de Grame. Comment ont été menées les recherches ?
James Giroudon et Pierre-Alain Jaffrenou
: Nous avions en quelque sorte anticipé l’écriture de l’ouvrage en prenant la décision de déposer depuis 2015 (jusqu’en 2018) l’ensemble du fonds documentaire de Grame aux Archives municipales de Lyon. Une convention a été établie en ce sens entre Grame, les Archives et la Ville de Lyon. Toutes nos archives/papiers étaient entreposées, pour ne pas dire accumulées, dans l’ancienne bibliothèque de l’École nationale des beaux-arts de Lyon, lieu mis à notre disposition par la Ville (mais qu’il fallait libérer courant 2018). Un protocole a été mis en place avec les conservateurs des Archives municipales pour convenir d’un classement par année selon différentes rubriques. Ce qui a permis de disposer rapidement d’une base consultable pour le public potentiel des Archives municipales, ce fonds étant actuellement en voie de numérisation. Nous avions donc opéré en amont de l’écriture du livre cet archivage ; nous avions, en quelque sorte ravivé notre mémoire et disposions de tous les éléments permettant d’établir un déroulement chronologique quasi exhaustif des activités, tant artistiques et scientifiques que celles concernant la partie administrative, institutionnelle et associative, depuis 1981. Nous disposions également de nombreux documents personnels. Cette chronologie très détaillée de tous les événements, dans tous ses contours en termes de géographie et de contenus, a été indispensable afin de pouvoir opérer des choix et des regroupements, et surtout de trouver une logique dans les chapitres de chaque acte du récit.
S’est imposée aussi dès le début l’idée d’écrire et de composer le récit avec des images pour saisir globalement le parcours multiforme de Grame. Nous avons pu disposer d’une riche mémoire iconographique en sollicitant la participation des nombreux photographes (plus d’une trentaine) qui ont suivi l’aventure, notamment Christian Ganet et Pascal Chantier.

Quels seraient vos mots pour définir l’Esprit Grame?
JG et PAJ
: Le titre « Grame, une effraction musicale » traduit assez bien l’état d’esprit qui n’a cessé de caractériser ces presque 40 années. Grame a développé dès 1982 une appétence pour les débordements et l’hybridation, que cela soit à travers le mélange des genres, la mixité des sources sonores électroniques mariées à l’instrumental, et par toute l’attention portée à la notion de musique « installée » notamment dans son rapport au geste, à la scène, au visuel.

Brouiller les frontières, cultiver le « hors-limites » (c’était la thématique de la Biennale 2018) : cet ouvrage n’est pas seulement une contribution à l’histoire de l’extension du champ musical pour embrasser la vastitude du monde sonore, encore que la prise en compte d’un total sonore contribue à rebattre les cartes d’un débat très actuel, entre nature et culture. C’est aussi l’inscription au cœur d’un processus artistique résolument interdisciplinaire et polysensoriel : le cas le plus emblématique étant la production d’installations sonores, qui renvoie autant au champ plastique qu’à celui du musical, et cela dès 1992, en passant par toutes les déclinaisons de l’idée de concert installée et de plasticité sonore. Tout cela a facilité (et entraîné) le passage à des préoccupations davantage sociétales.

C’était aussi briser l’« entre-soi » qui caractérise généralement le domaine de la musique contemporaine. Cela ne s’est pas fait sans effort, en oppositions parfois vigoureuses à certains tenants de l’immobilisme. Ce fut notamment le cas, à deux reprises, dans les années 2000 et 2010, lors d’un rapport de l’Inspection de la Musique du Ministère. Il faut souligner que nous avons pu obtenir chaque fois gain de cause auprès de nos tutelles.

Ces effractions qui constituent l’ADN de Grame, s’exprimeront au cours des années 2000/10 sous la forme d’un retour critique sur les usages et puissances des technologies digitales en introduisant les notions de post ou alter-numérique, considérant que nous vivons une situation inédite, celle d’une vie numérisée. Face à l’omniprésence du clic digital, à la quantification du réel…, et prenant en compte les potentialités de nos multiples prothèses numériques, la réflexion s’est portée sur la recherche de nouvelles zones de résonance, notamment par la création de concerts participatifs pour smartphones, la mise en place de diverses applications pédagogiques et plateformes collaboratives, fruits de la coopération des départements Recherche et Transmissions de Grame.

Michèle Tosi

Grame, une effraction musicale
James Giroudon, Pierre Alain Jaffrennou et Yann Orlarey
Conseils éditoriaux de Muriel Joubert
Ouvrage en vente par correspondance https://effractionmusicale.fr et sur le site des Editions Lugdivine

Photos © Pierre-Alain Jaffrenou
Photos © James Giroudon
Photos © Pascal Chantier
Photos © Christian Ganet
Photos © Pierre-Laurent Cassière
Photos © Michel Jaget
Photos © TFAM
Photos © Michel Grefferat
Photos © Minsheng Art Museum

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