Seminal, la folle arche de Noé instrumentale et vocale

Eclairages 24.05.2022

C’est un projet fou, comme il en jaillit parfois dans la tête et les tripes des artistes, un projet-monde, presque encyclopédique… Seminal est une proposition hydride : texte, lecture, voix, instruments. En 49 minutes, Frédéric Acquaviva déploie un univers riche et bruissant, porté par une mystérieuse harmonie microtonale. Plongée dans les coulisses de la fabrication d’une partition inédite.

D’une œuvre l’autre, Frédéric Acquaviva n’aime pas se répéter. La réitération du même, très peu pour lui ! Il aura mis deux ans – en plein confinement -, pour achever Seminal. L’effectif est de taille : 128 musiciens, soit 124 instrumentistes et quatre voix, qui forment un orchestre virtuel et un quatuor vocal de solistes. La mezzo-soprano Loré Lixenberg, la chanteuse Joan La Barbara, le ténor Wills Morgan et, la voix du plasticien et vidéaste belge Jacques Lizène sont de la partie. « Faire chanter un artiste non-chanteur me permettait d’instiller une petite distance, une dose d’humour qui me semble nécessaire à toute démarche artistique », confie Frédéric Acquaviva. Ce n’est pas tout ! Une autre voix, mystérieuse speakrine, surplombe le tout, c’est celle de la performeuse ORLAN qui psalmodie un texte original : « Il s’agit d’une énumération de datas que j’ai traduites en anglais, explique Frédéric Acquaviva, une liste cosmologique qui énumère des théories plus ou moins fausses basées sur la fin des espèces et du monde… »

La densité folle de cette œuvre nouvelle était palpable, très concrètement, au mois d’avril, dans une galerie d’art du 11e arrondissement de Paris, Satellite. Sur les murs, l’immense partition graphique permettait au public de voir, en même temps qu’il entendait l’œuvre, absolument toutes les pistes sonores agencées par le compositeur, les jeux de texture, de combinatoires, bref : la vie intime de Séminal. Le son et l’image pour mieux embarquer l’auditeur et pénétrer dans les entrailles de la démarche, originale, de Frédéric Acquaviva.

Tandis qu’il contemple la partition graphique installée aux murs, le compositeur raconte : « J’ai demandé à tous ces musiciens très différents, issus d’univers variés, parfois aux antipodes les uns des autres, de m’envoyer une note enregistrée, de leur choix, à partir de laquelle j’allais composer. La musique allait se déployer comme un ADN. » L’ambition de Frédéric Acquaviva était bien de composer une œuvre orchestrale, à dimension symphonique. Le compositeur est parti du constat suivant : l’orchestre romantique serait à bout de souffle, éculé, mille fois exploré. L’instrumentarium a passionné le créateur. « Je voulais que chaque musicien joue d’un instrument différent. » Pas question de pupitres de 16 premiers violons, 14 seconds, 12 altos, 10 violoncelles… Mais plutôt oud, guitare folk, flûte irlandaise, tambour préhistorique, orgue à bouche, théorbe, synthétiseur, trombone, harmonica, shophar, vieille guitare trouvée par terre à Berlin, cithare, cor des Alpes, orgue thaïlandais… La liste est longue ! Cet orchestre inédit a un nom : le PolyTransMetaOrchestra (P.T.M.O).

Seminal 1 – Extrait inédit

« Ce sont des instruments qu’on entend jamais ensemble, qui ne sont pas censés être joués ensemble », précise le compositeur. Le PolyTransMetaOrchestra rassemble pour la première fois 124 instruments complètement éclectiques, habituellement séparés dans l’espace et le temps, puisque répartis sur toute la surface du globe. Un orchestre virtuel, mais bien humain. « J’aime travailler avec les musiciens que j’ai rencontrés : mes amis, des artistes que j’estime. Je voulais mélanger des instrumentistes professionnels, des virtuoses, et des amateurs passionnés, de 1 à 94 ans ! » Frédéric Acquaviva n’avait jamais travaillé avec autant de timbres différents. « Comment élaborer une proposition riche, complexe, à partir d’éléments pourtant archi-simple : une simple note pour chaque instrument ? On m’a dit que cette musique était une définition de l’anarchisme, et je suis assez d’accord : chacun est soliste. J’ai par ailleurs beaucoup travaillé sur les décalages rythmiques. »

Seminal 3 – Extrait inédit

Et concrètement ? Face à son ordinateur, à partir de toutes ces pistes instrumentales et vocales, Frédéric Acquaviva a décidé de composer en temps réel, au fur et à mesure qu’il recevait les fichiers sons de la part des musiciens sollicités. Le paradoxe est au cœur de Séminal : tandis que la voix d’ORLAN raconte la disparition de toute forme de vie, l’orchestre la contredit. Petit à petit, l’harmonie microtonale, bruissante, dense, émerge, s’affirme, prenant naissance à partir de l’ADN de chaque instrument, comme si chaque note tenait à se battre pour se faire entendre et proliférer. Bref, exister.

Seminal 4 – Extrait inédit

Au fil de l’œuvre, le compositeur propose des combinatoires nouvelles, sans cesse mouvantes, entre les instruments. « Claviers-voix, percussions-cordes, percussions-cuivre, tout le monde… Vers les cinq dernières minutes il y a des manipulations électroniques qui arrivent… » A la fin on entend 600 instruments car les pistes sont multipliées. Vertigineux ! Au fur et à mesure, la voix d’ORLAN disparaît, s’efface au profit de la densité instrumentale. « J’ai recommencé la fin pas mal de fois, on arrivait à quelque chose de trop statique ou saturé de couleurs, on n’entendait plus rien. Tout était difficile mais tout était joyeux dans ce travail, sourit Frédéric Acquaviva. Au lieu de composer seul dans mon coin j’avais toutes ces prises de son et, derrière chacune d’entre elles, il y avait une belle histoire. Un lien d’amitié, un musicien confiné au bout du monde, en Chine, par exemple, un enregistrement réalisé dans une cabine d’ascenseur… »

Confinement ou non, Frédéric Acquaviva avait prévu de composer cette œuvre. La pandémie lui donne une dimension nouvelle et prouve mordicus, qu’« on n’arrête pas la création, on n’arrête pas l’imaginaire. ». L’exposition est terminée, mais le disque, lui, est sorti en avril dernier, aux Presses du réel, avec un riche livret explicatif et la liste, épatante, de tous les musiciens qui constituent ce premier orchestre-monde virtuel. « Séminal, c’est un peu embarquer dans une arche de Noé des instruments issus de tous les horizons. »

Suzanne Gervais

Sortie du livre Enquête de flagrance pour musique létale (Al Dante / Les Presses du Réel) au Marché de la poésie le 11 juin, Place St Sulpice 75006 Paris

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