Musique Action: un laboratoire de l’expérimental

Eclairages 06.06.2022

Après deux ans de reports automnaux, Musique Action a pu retrouver le printemps : la 38e édition du festival historique du CCAM André Malraux, à Vandoeuvre-lès-Nancy, dédié à la création sonore, s’est tenue du 23 au 28 mai.
Le festival reprend toute sa voilure et navigue sur une dense programmation de six journées, explorant tous azimuts les terres inconnues de la musique expérimentale : installations, nouvelles scénographies, improvisation, minimalisme, instruments traditionnels, nouvelles lutheries et électronique…
L’équipe d’Hémisphère son, partenaire du festival, qui a participé à l’intégralité de l’événement, consacre un dossier à cette édition riche en propositions, et à une manifestation en plein renouveau.

De nombreuses propositions à la scénographie inhabituelle sont venues remettre en question la traditionnelle frontalité : l’installation PHASE de David Merlo, dont la basse électrique trône au centre de la salle et génère en continu des larsens, retravaillés en coulisse par un dispositif informatique autonome, éventuellement accompagnés par la performance de l’artiste en direct ; le spectacle très réussi Imaginarium d’Hélène Breschand et Wilfried Wendling, une immersion au cœur d’un dispositif d’écrans et d’enceintes, où les arts se mêlent avec bonheur et où les spectateurs et musiciens partagent le même espace, empli d’illusions et de surprises, comme un dispositif de transe ; les portraits chantés d’Isabelle Duthoit, où la chanteuse improvise dans l’intimité d’une loge pour un spectateur unique dont Troubs dessine le visage ; MA d’Oxke Fixu, débutant dans la totale obscurité et plongeant le public dans une forêt de percussions résonant par l’action de transducteurs reprenant les vibrations générées par les instrumentistes, en contrepoint d’un jeu de lumières sur des sculptures d’argile ; la très poétique installation/performance Slow times low freqs d’Elsa Biston, qu’on suit installés sur des coussins, avec l’impression d’être invités à s’allonger dans le salon de l’artiste pour un voyage sonore d’une grande suavité ; plusieurs concerts auxquels on assiste dans une configuration circulaire avec la possibilité de s’allonger sur des transats, Ursatz de eRikm et Jean-Philippe Gross, Imbroglio de Zarganizokar…

Le travail sur différentes formes d’écriture côtoyait les formes les plus improvisées.
Ainsi Hidden Artikulation, conçu et composé par Hervé Birolini, se penche sur la partition graphique de l’œuvre électronique Artikulation de György Ligeti (1958) et en propose une relecture fantasmée et radicalement nouvelle interprétée par l’Archipel nocturne, un spectacle multimédia haut en couleur. Comme à son habitude, le compositeur pose habilement et avec beaucoup de poésie les questions qui l’animent sur le patrimoine musical, les liens à l’histoire de la musique, la création contemporaine, la technologie, la simplicité et la complexité, la perception par le public. De relecture il était aussi question avec Transformé de la contrebassiste Sarah Murcia et la metteuse en scène et performeuse Fanny de Chaillé, autour de l’album Transformer de Lou Reed, une appropriation tout à la fois amoureuse, sarcastique et irrévérencieuse d’un support disque devenu une œuvre intemporelle du répertoire. Fata morgana d’eRikm avec l’ensemble Dedalus propose également une relecture, entre écriture acoustique et électroacoustique, de chants et cris d’animaux normalement inaudibles à l’oreille humaine. Pour la partie improvisation, le festival a convié des valeurs sûres : Guigou Chenevier et Gilles Laval pour La Mâchoire et le couteau ; ou Isabelle Duthoit avec Steve Heather et Andy Moor pour une performance à l’intensité extraordinaire.

Olivier Perry, directeur du Centre Culturel André Malraux (CCAM), a impulsé depuis son arrivée dans la programmation du festival, mais aussi en général dans celle de la scène nationale de Vandœuvre-lès-Nancy, un fort ancrage dans la musique minimaliste.
L’architecture du programme s’en ressent : dès le premier soir avec les matières sonores atmosphériques du groupe Nuits et la conclusion du concert du quatuor de sonneurs mené par Erwan Keravec sur une transcription de Music in Similar Motion de Philip Glass, débutant avec un parfum de musique traditionnelle pour s’achever dans une transe envoûtante et irrésistible ; au soir du quatrième jour avec l’interprétation de Femenine  de Julius Eastman par l’Ensemble 0 et Aum Grand Ensemble ; lors des rencontres matinales à la MJC Lillebonne de Nancy avec l’interprétation de Voyage that never ends de Stefano Scodanibbio par le contrebassiste Dario Calderone ou la carte blanche au pianiste Melaine Dalibert, deux instants de grâce où la virtuosité et la concentration extrême des musiciens permet de suspendre complètement le temps et de plonger le public dans une écoute extatique ; ou encore avec la création d’Occam XIX (2) pour viole de gambe et la reprise de Occam River XXVIII d’Éliane Radigue par Louis-Michel Marion et Carol Robinson à la byrbine lors de la soirée de clôture, deux interprètes totalement engagés.

Il faut encore compter la présence d’autres musiciens d’exception : le multi-instrumentiste Pierre Bastien et ses fantastiques machines sonores ; le batteur Will Guthrie pour une performance époustouflante, malheureusement sans Mark Fell ; Yannis Kyriakides en duo avec Andy Moor pour Pavilion ; et Anthony Laguerre avec Jérôme Noetinger qui clôturent le festival avec une diffusion électroacoustique plus traditionnelle mais non moins poétique sur une scène vide, habitée par les seuls sons de Montage, bruits et voix fantômes des techniciens, un hommage vibrant à la partie invisible d’un festival et de la vie musicale.

« Symbole de renouveau », disions-nous en introduction. Est-ce si vrai ?
Ce festival, si riche et intense dans sa programmation, pose cependant beaucoup de questions quant à sa fréquentation. Elle laisse cette année l’impression terrible d’un entre-soi, et c’est pourtant ce qu’Olivier Perry et Anne-Gaëlle Samson, directrice adjointe du CCAM, cherchent avec leur équipe à combattre par leurs propositions artistiques et leurs actions de médiation depuis quatre ans. Actuellement, les cinémas et les théâtres sont vides, la vie culturelle peine à repartir sous le choc de la crise sanitaire, suivie par celle du pouvoir d’achat. Il semble évident qu’un secteur de niche et de recherche, un « festival de création sonore », puisse souffrir plus encore de cette désaffection générale. Cependant, cette année, le festival est peu sorti des murs du CCAM pour investir d’autres espaces, comme le parc, la médiathèque de Vandœuvre-lès-Nancy ou la salle Poirel de Nancy. Il n’a pas présenté de spectacles mixtes mêlant danse et musique ou théâtre et musique. Peut-être que la radicalité de la programmation peut également être questionnée. Tous les projets ont leur place dans un tel festival, et surtout les plus audacieux. Mais un tel événement se doit aussi de favoriser les échanges entre les univers, d’afficher les nombreuses nuances de la musique expérimentale et d’initier les publics.
Il est essentiel que ce festival puisse se renouveler plus profondément pour continuer d’exister et présenter de tels projets, que les publics puissent encore débattre, s’enrichir, se nourrir des propositions des artistes, dans leurs réussites comme dans leurs échecs. C’est la mission d’un tel événement et d’une scène nationale, et ces questions ne peuvent qu’être des stimulants pour continuer à avancer dans ce sens : ouvrir, inviter les publics les plus variés à pousser la porte de ces concerts, favoriser les rencontres. C’est le cap à suivre…

Guillaume Kosmicki

Photos Festival © Christophe Urbain

En lien

buy twitter accounts
betoffice