Au conservatoire de Strasbourg, on joue collectif

Interviews 04.03.2021

Au conservatoire de Strasbourg, étudiants et ensembles défendent haut et fort la création.

Daniel D’Adamo, compositeur argentin et professeur de composition, encourage les échanges et la porosité entre ses élèves et les nombreux ensembles strasbourgeois spécialisés dans les musiques contemporaines. Ils viennent d’Italie, d’Espagne, d’Angleterre ou encore d’Amérique du Sud pour étudier la composition à Strasbourg. Direction le conservatoire et la Haute école des arts du Rhin – Hear – qui partagent les mêmes bâtiments, en plein centre-ville.

Quel regard portez-vous sur la création sur les bords du Rhin ?

La densité d’initiatives est très impressionnante. Si on fait un ratio population et activité en musique contemporaine, c’est exemplaire ! La ville de Strasbourg accompagne cet essor avec une politique culturelle dynamique. Il y a un public, un intérêt partagé pour la création, les musiques contemporaines. Des musiciens – interprètes et compositeurs – de très bon niveau sont formés à la Haute école des arts du Rhin depuis plusieurs générations. Plusieurs ensembles spécialisés dans les répertoires contemporains y sont nés, comme L’Imaginaire, Hanatsu Miroir, lovemusicLes Percussions de Strasbourg ont été les pionniers, le fer de lance de toute une série d’ensembles qui défendent aujourd’hui fièrement les musiques de création. Le vivier de jeunes compositeurs et compositrices de ma classe attire l’attention et l’oreille de tous ces ensembles strasbourgeois. On peut dire qu’il y a, à Strasbourg, une communauté d’intérêt au service de la création, un écosystème unique. Chacun creuse son sillon, mais il y a une vraie porosité entre les ensembles. En musique contemporaine, la carrière individuelle a fonctionné pendant un certain temps, elle a même été érigée en modèle, mais ce modèle est aujourd’hui caduc, il faut penser collectivement. Or, c’est un réflexe important en France : on érige tout de suite quelqu’un en héros, en star, au détriment de la construction d’une communauté. Si grande figure il y a, elles doivent émerger d’une activité partagée, d’une activité collective.

Justement, comment se passe le travail entre votre classe et les ensembles strasbourgeois ?

J’ai 14 étudiants dans ma classe, de 17 à un peu plus de 30 ans. Dès mon arrivée, en 2017, j’ai tout de suite associé les ensembles locaux – nous travaillons essentiellement avec cinq d’entre eux – au travail de la classe de composition. Ils ont un savoir-faire indispensable que je peux expliquer en tant que compositeur, mais que je ne peux apporter aux étudiants : je ne joue pas tous les instruments, ni toutes les partitions. Chaque année, deux ensembles travaillent avec la classe et cela tourne. Le travail aboutit à un concert de chaque ensemble, qui joue les pièces des étudiants. Si tel ensemble est plus intéressé par une question scénique, on intègre la classe de scénographie . Un autre ensemble s’intéresse plus à la technique instrumentale, on va organiser des rencontres pour favoriser la transmission des capacités techniques de l’instrument à l’interprète. Il est fondamental que les ensembles soient variés pour stimuler différentes facettes de l’inspiration des étudiants. Travailler avec des interprètes spécialistes des répertoires contemporains rend la composition concrète. Quand on compose, on écrit avec un interprète pas loin. L’interprète doit être associé au processus d’écriture. Toute les partitions qu’on compose au sein de ma classe sont des partitions que l’on joue en public.

Pouvoir travailler ainsi avec différents ensembles… Ce n’est pas le cas dans tous les conservatoires…

C’est une grande chance pour les étudiants et il faudra que toutes les classes de composition aient la possibilité de mener ces échanges réguliers. Il y a un travail très fort qui est fait au CNSMD de Paris avec l’Ensemble Intercontemporain et l’on peut supposer que ce sera bientôt le cas de Lyon avec l’Ensemble orchestral contemporain.  Au-delà du travail avec les ensembles extérieurs, on encourage aussi beaucoup les collaborations en interne. Chaque début d’année, on organise une journée « speed dating » avec les compositeurs et les élèves musiciens ! Plein de rapports d’amitié, de collaboration musicale se créent à ce moment-là. Les jeunes étudiants-interprètes ont une passion pour la musique contemporaine, ils veulent prendre des risques pendant leur examen. Pour un interprète, l’intérêt, l’engagement pour la musique contemporaine sort rarement de nulle part, ça se construit au conservatoire. C’est fondamental.

Malgré la crise sanitaire, Daniel D’Adamo a sorti deux disques : l’un chez Nomadmusic associe des pages de Schubert avec une nouvelle pièce, Sur Vestiges, pour violoncelle et quatuor à cordes, interprétée par Noémi Boutin et le quatuor Béla

Et le conservatoire a d’autres projets sur le feu !

Nous ouvrons, à la rentrée, le premier doctorat franco-allemand de composition. Il est piloté par quatre institutions : le conservatoire bien sûr, l’Université de Strasbourg et la Haute école des arts du Rhin, ainsi que l’université et la fameuse Musikhochschule de Freibourg où enseigne mon collègue Johannes Schollhorn. A peine 100 kilomètres séparent nos deux villes frontalières. Le cursus dure trois ans. L’objectif est que les étudiants bénéficient de la double nationalité du diplôme et que les élèves français passent quelques semestres en Allemagne et inversement. Le doctorat est ouvert aux compositeurs et compositrices qui souhaitent développer un projet de recherche dans le cadre de l’écriture d’une pièce. Le prérequis, pour les intéressés, est d’avoir un master de composition, délivré en France par les deux Conservatoires à Paris et Lyon ou par la Haute école des arts du Rhin de Strasbourg. Toutes les grandes structures œuvrent à la création d’espaces de transmission, de formation pour les compositeurs et les compositrices : Ircam a son académie, le Gmem de Marseille développe la sienne avec les Métaboles, le quatuor Tana, l’ensemble Multilatérales et le Mozarteum de Salzbourg : Arco *.

Je souhaite qu’il y ait de nouveau un projet qui aille dans ce sens à Strasbourg, qui viendrait occuper cet espace laissé vacant par l’académie de composition de Philippe Manoury, qui n’existe plus. L’intérêt pour ses académies ne cesse de grandir, même de la part du grand public !

Le second disque est sorti chez ECM Records, The Lips Cycle, pour la voix d’Isabel Soccoja, flûte, alto, harpe et électronique.

France Musique The Lips cycle au Festival de Musica en 2018 : https://www.francemusique.fr/emissions/le-concert-du-soir/lips-cycle-daniel-d-adamo-65337

Propos recueillis par Suzanne Gervais

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