Où est Mompou Une intime impression

Eclairages 16.11.2023

Il a traversé le XXe siècle comme sa musique : sur la pointe de ses notes, flirtant entre silences cachés et harmonies précieuses. Federico Mompou (ou Frederic pour les Catalans) est un compositeur atypique et en dehors de toutes les écoles esthétiques. Moins populaire que Satie avec qui il partage certains aspects, Mompou est devenu le compositeur des mélomanes sensibles et des pianistes désireux de fuir la virtuosité bavarde. « Qui sait lire et écouter le silence me comprendra. »

Un Barcelonais à Paris

Federico Mompou est un compositeur catalan, d’origine française, par sa mère. Il naît en 1893 à Barcelone et meurt dans cette même ville à l’âge de 94 ans en 1987. Une de ses tantes lui enseigne les rudiments du piano;  il raconte que son envie de composer lui est venue de l’écoute du Quintette pour piano et cordes en fa de Gabriel Fauré interprété par le compositeur lui-même en avril 1909 à la Salle Mozart de Barcelone. En 1911, il compose les Impresiones intimas, coup de maître d’un jeune homme de 18 ans. D’emblée, Mompou est déjà lui-même : avec ce style musical qui lui est si propre, proche de l’improvisation spontanée. « Chose curieuse je n’ai jamais eu l’intention ni le désir de composer. C’est arrivé en écoutant un concert d’œuvres de Gabriel Fauré qui pouvait être Debussy, Ravel. Ils ont éveillé en moi la vocation. Ce fut le premier choc avec la musique moderne, nous étions en 1909 et j’avais 16 ans. »

Il est recommandé par Enrique Granados auprès de Gabriel Fauré, directeur du Conservatoire de Paris, pour se perfectionner pianistiquement auprès de Louis Diémer et Isidore Philipp qui y sont professeurs – ainsi qu’auprès de son célèbre compatriote, le pianiste espagnol Ricardo Viñes. Il n’entre finalement pas au Conservatoire – par choix – et se perfectionne auprès du pianiste Ferdinand Motte-Lacroix mais rapidement il abandonne son ambition d’être pianiste de métier. Sa vie oscille entre une nonchalance assumée et un laisser vivre confortable. Il compose pour lui, simplement par nécessité vitale.  « J’ai toujours protesté lorsque l’on m’appelle compositeur. Je ne suis pas un compositeur ; je ne veux pas être un compositeur. Je crois, tout simplement, que je suis une musique, une musique dont je suis convaincu que ce n’est pas moi qui la fais, car j’ai toujours la sensation qu’elle vient en moi de dehors ».

De la Première Guerre mondiale aux années 1930 c’est une période productive pour Mompou qui publie des œuvres pour piano (son catalogue est essentiellement constitué d’oeuvres pour piano et se compte au nombre de 200) telles que ses Suburbis (1917), Scènes d’enfants (1918), les Cants mágics (1919) et les quatre premières de ses Cançós i dansas. Durant 20 ans il vit à Paris (avec quelques retours brefs à Barcelone) et gagne l’estime de ses pairs ; ainsi, Mompou compte parmi ses amis et admirateurs : Villa-Lobos, Paul Valéry, Poulenc, Milhaud, Rubinstein, les Rothschild ou le critique Emile Vuillermoz.
Durant ces années 1930, Mompou compose peu. D’un caractère franchement mélancolique, l’apathie l’envahit et l’inspiration se fait discrète. « La musique est écrite pour l’inexprimable, elle doit sembler sortir de l’ombre pour y retourner. Je suis obligé de trouver de nouveaux chemins, je ne pense pas pouvoir enfermer ma musique dans un monde correct. » En 1941, Mompou fuit l’occupation en France et retourne à Barcelone. Lors d’un concours de piano, il est subjugué par une candidate : Carmen Bravo, de trente ans sa cadette. Il se marie et se remet à composer, ouvrant une longue période de créativité qui durera jusqu’en 1979 – date à laquelle des problèmes de santé le fragilise. Il meurt à l’âge de 94 ans en 1987 après avoir cessé de composer depuis quelques années. Après la mort de sa veuve en 2007, environ 80 œuvres inédites et inconnues jusqu’alors sont trouvées à son domicile toutes éditées aux éditions musicales Boileau.

Un musicien à part

« Je suis en révolte contre la cérébralisation excessive de notre époque. La musique doit cesser d’être un produit de laboratoire et acquérir les qualités lyriques et évocatrices qui naissent de l’expérience personnelle et de la méditation. »
La musique de Mompou est définitivement une hérésie musicale en plein XXe siècle, à l’âge des paradoxes, luttes esthétiques sans merci et expérimentations sonores en tout genre.  Il fut durant sa vie de compositeur un contemporain à la fois de Stravinsky, mais aussi de Boulez, Miles Davis et Philip Glass. Mais aucun n’eut une quelconque influence sur lui ; comme certains grands compositeurs (Chopin en premier), Mompou s’est trouvé rapidement lui-même et ne changea quasiment jamais de langage : il ne fit que le perfectionner au maximum. Il fut toutefois influencé dans sa jeunesse par les couleurs d’un Debussy, par l’élan mélodique d’un Chopin et l’épure d’un Satie. Sans oublier bien évidemment l’importance incommensurable de la musique folklorique espagnole. « Je suis une musique et une musique la moins composée du monde . »

« À mon époque commençait l’atonalisme, je me suis senti un peu à l’écart de cette musique. J’ai ressenti une grande peur de rentrer dans la vie ; ma famille voyait en moi un être infirme. » Il suffit d’ouvrir un livre d’Histoire de la musique pour se rendre compte du peu d’impact qu’a eu Mompou sur les courants musicaux de son siècle. Il est rarement cité et s’il l’est, c’est pour raconter un musicien qui fait un pas de côté et compose une musique sans âge, seul dans son coin.« Ma musique ce sont mes mains, tel un sculpteur les mains dans la glaise. » Mompou composait au piano en laissant ses mains traîner sur les touches et en expérimentant certains frottements, des accords dissonants mais toujours lyriques. Il puisait son inspiration dans l’univers de l’enfance, son enfance où dans l’atelier de fonderie de cloches de son grand-père, il fut hautement impressionné par ces jeux de résonances. Introverti et timide, il laissait le son se terminer et écoutait jusqu’à ce qu’il s’éteigne et il tentait après de reproduire ce decrescendo au piano. La musique de Mompou n’aime pas l’esbroufe, la virtuosité gratuite et elle ne souhaite pas s’imposer. Elle est, tout simplement. Dans le film de Jacques Trébouta, Federico Mompou (1893-1987) « L’Homme et sa Musique » on voit Mompou se balader dans un parc, impassible au milieu des enfants qui courent et crient partout, parler en français et raconter sa vie, elle aussi impassible.

Une œuvre peut résumer toutes les recherches musicales de ce compositeur, son cycle des Música callada (1951-1976) traduit en français par « musique qui se tait ».  Dans cette musique du silence, le son et le silence sont des éléments mis sur le même plan, ils se complètent parfaitement et se répondent tout au long de ce cycle de 28 pièces. C’est l’œuvre d’un mystique inspiré par des lectures du Cantique spirituel de Saint Jean de la Croix, c’est son magnum opus où il parle déjà avec l’au-delà – où tout son ne semble qu’évoqué, survolé et tu in fine.

Les héritiers

Mompou eut peu d’imitateurs de son vivant. Il fût à la fois imperméable aux musiques de son temps et ses contemporains lui rendirent bien. Pourtant Mompou était un musicien du XXe siècle d’un point de vue musical : ses harmonies ne sont plus celles de Chopin ou Debussy ; elles lorgnent plus sur la dernière période de Fauré et évoquent bien souvent le monde du jazz. Les jazzmen se sont emparés de sa musique beaucoup plus sincèrement que les compositeurs contemporains.
Récemment disparu, le compositeur et pianiste de jazz Mario Stantchev fut un des pionniers en France à reconnaître l’importance fondamentale de Mompou. Il le jouait, l’écoutait et le retravaillait à sa manière. Ainsi plusieurs œuvres sont directement inspirées par la musique de Mompou ; une version avec le saxophoniste Lionel Martin des Impresiones intimas existe mais n’a malheureusement jamais été enregistrée.
Autre disparition tristement récente d’un jazzman influencé par les miniatures alla Momopou : Denis Badault qui dans une composition récente mêle subtilement le Prélude n° 8 du compositeur avec Valentine, œuvre du jazzman Fred Hersch (professeur de Brad Mehldau). Ce mash-up exquis nous prouve à quel point Mompou avait la douceur d’un Bill Evans, l’intensité musicale de Keith Jarrett et le sens harmonique ultra-développé de Fred Hersch.

Le philosophe/musicologue Vladimir Jankélévitch voyait en Mompou un égal de Debussy, Ravel ou Albéniz. Dans son essai La présence lointaine (ed. Seuil) il écrit : « Ce que veut Mompou, à la recherche de la solitude sonore, c’est atteindre le point intangible où la musique est devenue la voix même du silence, où le silence lui-même s’est fait musique. » Jankélévitch était un admirateur sans limite des Música callada. On ne peut oublier également les deux compatriotes de Mompou qui hissèrent aux aussi la Catalogne dans la grande Histoire de la musique du siècle passé : Manuel Blancafort (1897 – 1987) et Xavier Montsalvatge i Bassols (1912 – 2002).
Blancafort est un ami proche de Mompou qui à l’instar de ce dernier fut aussi profondément marqué par des souvenirs de son enfance qui le hanteront musicalement toute sa vie : le père de Blancafort, passionné de technologie, fabrique des rouleaux pour Pianola – son chef-d’oeuvre El Parc d’attractions en porte la trace : le côté mécanique de cette musique à ritournelle. Chez Blancafort, on retrouve la concision de Mompou, un lyrisme blessé toujours teinté d’une mélancolie sourde et bien évidemment des harmonies acidulées. Montsalvatge, lui, compose Si, a Mompou en 1983 quelques années avant la disparition du Maître avec qui il partage le peu de goût pour ce que le siècle de Boulez et Messiaen apporta esthétiquement et techniquement « Je n’ai jamais été fou d’innovation, et je ne sens pas d’affinité avec la musique d’avant-garde que je considère nécessaire mais qui ne s’adresse qu’à une minorité. » Montsalvatge pourtant s’essaya au sérialisme, à l’atonalité ainsi qu’à la polytonalité alla Milhaud ; mais son cœur de Catalan sensible ne renia jamais la langueur de sa musique natale.

Le pianiste Philippe Soler Rodriguez*, nous raconte …

J’ai découvert la musique de Mompou en 1969 avec mon premier professeur de piano Gonçal Tintorer Latour à l’Ecole Nationale de Musique de Tarbes – à quelques kilomètres de la fonderie de cloches Dencausse de son grand-père… un hasard ?). Mes premiers chocs musicaux chez ce compositeur sont ses Scènes d’enfants et la première des Cançons i danses.
Ce qui me fascine dans son univers, c’est cette sonorité unique au piano qui n’appartient à nul autre, cet univers en cloches, instruments qui ont tant imprégné sa musique ! J’aime chez Mompou ce piano en interrogation, suspensif… On peut, à grands traits, considérer que ce compositeur catalan est une fusion parfaite entre le lyrisme et l’élan mélodique de Chopin et les couleurs et résonances de Debussy. Il y a quelque chose qui me touche et me fascine au plus haut point :  imaginer ce petit gosse Mompou, dans l’atelier de son grand-père, voir les cloches se faire et s’accorder et en concevoir pour toute sa vie un univers musical.
Cette musique a eu une place à part dans ma vie de pianiste. J’ai travaillé toutes ces pièces et pourtant sa musique reste très difficile à interpréter et à partager avec les autres.

… sa rencontre avec Mompou

En 1976, j’ai assisté au concours de piano Paloma O’Shea, également connu comme le Concours Santander et Mompou était présent dans le jury. Après le concours, j’ai eu le plaisir de le rencontrer en compagnie de sa femme Carmen Bravo.
Je lui ai joué une Polonaise de Chopin, La puerta del Vino de Debussy et bien évidemment deux de ses pièces: Scène d’enfants et la 6ème Cançons i danses. Il m’a tout de suite parlé de sonorité, suggéré de caresser le clavier, le laisser résonner. Tout ça sans heurter la touche. « Ma musique est simple, jouez simplement » m’a-t-il dit. Quand on l’entend jouer, il prend beaucoup de libertés sur ses propres indications ; ainsi il décale sa main droite et sa main gauche non à la façon d’un romantique alla Cortot mais simplement pour mettre en valeur les résonances. Tout est histoire de résonance. Et au fond, je l’ai bien compris plus tard, mais cette simplicité, c’est le naturel. J’ai toujours travaillé certains passages de différentes façons  sans vraiment choisir et en me laissant envahir par le présent, ce qui me permet de retrouver ce fameux naturel. Il y a évidemment dans sa musique un côté jazz avec ses harmonies choisies, esthétiques. C’était quelqu’un de vraiment très gentil et surtout très timide. Il pouvait rester toute la journée en robe de chambre de crainte de voir des gens.
Il est arrivé à ce qu’il voulait. Dire le maximum de choses avec le minimum de notes.
Hors du temps.

François Mardirossian

Parmi ses grands interprètes, je recommande la grande Rosa Sabater, Arcadi Volodos bien sûr, mais aussi Stephen Hough et Alicia de Larrocha.
Et pour aller plus loin quelques livres :
Federico Mompou (1893-1987) : À la recheche d’une musique perdue de Jérôme Bastianelli, ed. Actes Sud, 2021
La musique de piano de Guy Sacre. Robert. Laffont, Paris 1998
Et quelques films :
Federico Mompou (1893-1987) « L’Homme et sa Musique », film de Jacques Trébouta : 
Entretien avec Montserrat Roig pour la télévision espagnole

*Philippe Soler Rodriguez est pianiste et ancien professeur au Conservatoire à rayonnement régional de Lyon et spécialiste de Mompou

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