La musique sans spectateurs La chronique de l'écoute

Chroniques 23.11.2021

Au festival Errobiko, au Pays basque, il y a de la musique, il y a des spectateurs. Mais il y a surtout une manière authentiquement culturelle de relier l’une aux autres qui, assurément, devrait faire école.

C’était le vendredi 23 juillet dernier à Itsasu (Itxassou), dans la verdoyante et édénique vallée de la Nive, au Pays basque, au deuxième jour de la 25e édition du festival Errobiko, manifestation vouée à la culture basque sous toutes ses formes, pourvu qu’elles soient vivantes (c’est-à-dire qu’elles se frottent à d’autres traditions et d’autres cultures, ancestrales ou non, au lieu d’être conservées sous cloche). Dans le jardin de l’hôtel-restaurant du Chêne, un « palabre » réunissait autour de Beñat Achiary, grande voix du chant basque et cofondateur du festival, la poétesse Itxaro Borda, Jennifer Bonn, artiste suédo-canadienne et Pyrénéenne d’adoption qui a investi voici dix ans, avec son compagnon, un ensemble de granges foraines à 1 200 mètres d’altitude pour en faire un lieu de vie, de création et d’utopie en actes, le Hourc, et le musicien Jean-Christian Irigoyen autour de cette passionnante question : « Comment et pourquoi naît la création artistique ? » Passionnante, cette discussion le fut assurément, à ce point riche en fulgurances que la pluie fine qui commença bientôt à tomber ne parvint pas à faire fuir quiconque. Moment rare de grâce et de poésie, d’écoute et d’intelligence collective, moment hors du temps, magique comme l’avaient été, la veille, venant ponctuer la discussion inaugurale autour du premier quart de siècle du festival, les interventions enchanteresses du duo KIMU Txalaparta – soit Sergio Lamuedra et Txomin Dhers, virtuoses de l’instrument à percussion du même nom (la txalaparta), sorte de xylophone aux lames de pierre (ou plus généralement de hêtre) qui présentent la particularité d’être frappées verticalement, « en pilon ».

Nouveaux rituels

C’est au détour de cette conversation qu’a surgi – était-ce dans la bouche de Beñat ? – cette expression à laquelle j’ai bien souvent repensé depuis : celle d’une musique sans spectateurs. Il ne s’agissait pas d’évoquer par ces mots la désaffection actuelle des salles de concerts et autres « lieux culturels » en cette funeste période de pandémie. Mais d’évoquer ce temps d’avant ce que Ludovic Tournès appelle « la société de la sonorisation continue et permanente »(1). Ce temps des « sociétés du son discontinu » d’avant le milieu du XIXe siècle, sociétés essentiellement rurales, qui « n’ignoraient certes pas la musique ni les chants, mais (où) ceux-ci rythmaient la vie collective à des moments bien précis (fêtes, chants accompagnant la moisson,…) et dans des lieux clairement identifiés (cabarets, places de villages,…). » Ce temps des pratiques collectives où la musique était partagée par tous, où chacun participait au fait musical, où il n’y avait encore nulle frontière, nulle barrière entre les « artistes » et le « public », entre la « scène » et la « salle ». Ce temps d’avant le triomphe du capitalisme où, comme l’écrivait l’historien américain Larry Portis, « il existait une activité créative de non-professionnels pour se divertir ou enrichir la vie d’une communauté »(2), ce temps où le folklore n’était pas encore devenu un « produit » (fût-il culturel), ce temps d’avant les « lieux culturels », justement. D’avant la « société du spectacle ».

Certes, il ne s’agit pas de s’abandonner ici à l’antienne stérile du « c’était mieux avant », ni de souscrire aveuglément à la nostalgie d’une prétendue « authenticité » dont Portis souligne combien elle est, de toute façon, illusoire. Certes chaque nouvelle société a inventé ces propres rituels : celui du concert public n’a que deux siècles, et il a fallu l’apparition de la version romantique de l’artiste (puis l’invention de l’électricité, qui rend possible de faire le noir dans la salle), le triomphe vers 1820 de ce goût allemand pour l’écoute attentive qui donne la prééminence à la fonction esthétique de la musique, pour que la forme frontale et silencieuse de ce jeu entre un interprète, un auditeur et une œuvre se ritualise à son tour. Certes, maints concerts de musique, qu’elle soit « savante » ou « populaire », m’ont procuré un profond sentiment de communion, voire de communauté, et démontré si besoin était que non, la musique n’a évidemment rien perdu de sa fonction sociale. Certes, Errobiko ne fait pas exception à la règle, dont le programme fait la part belle à des concerts donnés en format frontal par des musiciens professionnels.
(Magnifique programme soit dit en passant, qui m’a entre autres permis de découvrir en live (et en spectateur) le poignant duo entre la chanteuse souletine Maddi OIhenart (la Soule est l’une des provinces du Pays basque, au même titre que le Labourd où se trouve Itsasu) et le multi-instrumentiste Jérémie Garat ; ou encore le non moins marquant trio Revolutionary Birds, fusion entre le chant soufi du Tunisien Mounir Troudi, la cornemuse du Breton Erwan Keravec et les percussions du Franco-Libanais Wassim Hallal.)

Et pourtant, ces mots m’ont frappé. Ce qui se jouait lors de ce festival, dans cette verdoyante et édénique vallée de la Nive, où se côtoyaient des personnes de toutes générations également imprégnées d’une langue millénaire et néanmoins bien vivante, m’a semblé quelque chose d’authentiquement culturel. C’est-à-dire de beaucoup plus important que cette « création artistique » à laquelle, en France, on résume trop souvent la culture. L’art – pourrait-on se demander en paraphrasant Robert Filliou –, serait-ce ce qui rend la culture plus intéressante que l’art ? 

Droits culturels

La culture, c’est « ce qui ‘socialise’ l’art », rappelait brillamment la musicologue (et inspectrice au ministère de la Culture) Sylvie Pébrier – dont le dernier ouvrage appelle précisément à « réinventer la musique » – lors d’une conférence proposée cet automne par le réseau Futurs Composés autour de la question des droits culturels. Car c’est finalement à cette notion, si bêtement controversée, des droits culturels que, contre toute attente, me ramène la présente chronique. En 2021, elle est sans doute là, la « musique sans spectateurs » : dans cette manière renouvelée de partager la création musicale, dans cette « affirmation de l’égalité comme horizon politique pour la musique » (Sylvie Pébrier). Cet été, à l’Errobiko festibala, il y avait encore des musiciens, encore des spectateurs, mais il ne semblait plus guère y avoir de séparation entre les uns et les autres, l’échange se faisait d’égal à égal, chacun, à sa manière, semblait participer à la magie du moment.

Le chemin reste long, dans la patrie de Descartes et de Malraux – où le ministère de la Culture reste essentiellement, aujourd’hui encore, le ministère de l’Art ; où l’on manie le terme de « communauté » avec presque autant de répugnance que celui de « spiritualité » –, avant de parvenir à sortir de cette conception verticale, univoque et anachronique de la culture ; à reconnaître que chacun est porteur de culture, et que c’est bien cette diversité qui, au-delà de la culture « officielle », labellisée, si peu diverse, fait la grandeur de notre pays. Dieu merci, il y a partout, dans toutes les régions, pour y parvenir, des activistes tels que ceux qui président à la destinée d’Errobiko ; ou des sages tels que le cinéaste et écrivain Eugène Green, grand amoureux et si fin connaisseur du Pays basque, qui me racontait, il y a 3 ans : « Les Basques ont gardé une naïveté, au sens originel et positif de ‘simplicité’. À la fois entre les gens – il y a un sentiment de communauté, une fraternité, des rapports sociaux fondés sur la bonté, sur l’amour, sur l’entraide – et vis-à-vis de la nature, à laquelle ils ont un rapport extrêmement fort. (…) Pour moi, c’est une civilisation qui a gardé ses bases originelles et qui comporte beaucoup de choses essentielles à l’existence humaine ; choses que nous avons perdues et que nous devons chercher à réacquérir par une volonté très forte, et aussi par le renoncement à beaucoup de choses qui font partie de notre environnement actuel. »

Pyrenees1-BasaAhaide from Obatala on Vimeo.

La culture se situe justement là, à cet endroit où le passé rejoint et nourrit l’avenir, où l’autonomie et l’émancipation de chacun sont les conditions de la réussite du collectif, où chacun est acteur et non plus spectateur. Dans cette écologie de l’art que constitue finalement la culture – et l’on repense à Jennfer Bonn, auteure récemment d’une thèse de doctorat sur « la voix comme créatrice de liens en milieu montagnard », et à ces mots extraits d’une interview parue en 2019 : « Comment est-ce que les pratiques anciennes sont une inspiration pour des innovations futures, comment on peut y puiser pour mieux vivre aujourd’hui. Avec la volonté de restaurer ces lieux pour en faire des lieux vivants et non restaurer un bâtiment pour que ça devienne une sorte de musée. (….) On peut retrouver une sorte de souplesse dans l’interprétation d’un savoir et d’un passé et pour créer un futur, pour transformer une forme de vérité en un outil puissant. Pour que la vérité soit moins fixe, plus modulable et pour pouvoir la moduler pour qu’elle serve la communauté. (…) On essaie de faire en sorte que tout soit mis sur le même plan, ne pas séparer une partie artistique et une partie technique de construction par exemple. (…) Nous-mêmes, on ne fait pas de différence entre faire un projet artistique ou un projet de grange, partir cueillir des plantes, chanter ou descendre une rivière, c’est fait avec la même intention et un tout petit peu avec la même méthodologie. »

David Sanson

1. Voir Ludovic Tournès, Musique. Du phonographe au mp3. Une histoire de la musique enregistrée, XIXe-XXIe siècle, Paris, Autrement, coll. « Mémoires/Culture », 2008.
2. Voir Larry Portis, « Musique populaire dans le monde capitaliste : vers une sociologie de l’authenticité », article paru dans la revue L’Homme et la société n° 126, « Musique et société », 1997.