Maria Kalesnikava Flûtiste et résistante emprisonnée en Biélorussie

Edito 03.11.2021

Dans cette période où la pandémie de Covid 19 a bouleversé nos existences, nos familles, nos métiers et a limité nos libertés individuelles pour le bien de toutes et tous, les artistes, dont les ressources et les conditions de travail ont été durement touchées par cette crise, ont partagé concerts, spectacles, films le plus souvent sans contrepartie. Partout dans le monde ils ont continué à créer.
Pendant cette période difficile, elles et ils ont dû subir, en plus de ces désordres sanitaires, oppressions, disgrâces, arrestations, emprisonnements, procès inéquitables, mise à l’écart dans le meilleur des cas.
Cette tendance à la violence et à la coercition des régimes autoritaires de plus en plus nombreux à museler les artistes s’est accentuée ces dernières années, alors que dans le même temps les possibilités de s’informer, de partager des connaissances, des savoirs et des biens culturels se sont trouvées accrues par les réseaux sociaux et les outils numériques. Une tendance que se fait sentir aussi dans nos démocraties libérales.

Ils et elles sont partout, proches et loin, hommes, femmes, jeunes et moins jeunes, inconnus ou célèbres. Ils et elles jouent de la musique, chantent, montent sur scène, dansent, tournent des films, dessinent, écrivent des livres dans des conditions où chaque mot, chaque son, chaque image sont arrachés à l’ombre et à l’angoisse.

Hémisphère son est un espace, indépendant et convivial, où l’on célèbre la liberté artistique, et où l’on encourage la diversité de toutes les expressions culturelles.

Je voudrais me rappeler aujourd’hui que « la liberté artistique est la liberté d’imaginer, de créer et de distribuer des expressions culturelles diverses sans censure gouvernementale, interférence politique ou pressions exercées par des acteurs non étatiques. Elle comprend le droit de chaque citoyen d’accéder à ces œuvres et est essentielle au bien-être des sociétés. » suivant la Convention de l’Unesco 2005.
Je voudrais nous rappeler que défendre cette liberté d’expression artistique ne peut pas être dissocier de la défense de la liberté des personnes elles-mêmes.
Et si Hémisphère son n’est pas une tribune politique, je voudrais profiter de notre chance à jouir de cette liberté d’expression, ici et maintenant, pour rendre visible leurs désarrois et leurs résistances.

En particulier, j’aimerais évoquer le sort de Maria Kalesnikava, une artiste parmi les 82 artistes emprisonnés cette année.

Maria Kalesnikava est une musicienne biélorusse, membre de l’opposition au président Alexandre Loukachenko qui s’est formé lors des manifestations de 2020.
Maria Kalesnikava a été enlevée le 7 septembre 2020 puis contrainte à s’exiler. Conduite de force à la frontière de l’Ukraine, elle y sera arrêtée après avoir déchiré son passeport. Comme beaucoup d’autres, elle a choisi de rester dans son pays.
Le 6 septembre dernier, elle a été jugée à huit clos et condamnée à 11 ans d’emprisonnement pour « complots visant à s’emparer du pouvoir » et « appels à des actions portant atteinte à la sécurité nationale ».

Flûtiste formée à l’Académie d’État de musique de Biélorussie, Maria Kalesnikava a obtenue deux masters a Stuttgart en 2012 et depuis partageait sa carrière entre son pays et l’Allemagne. En 2017 elle a co-fondé Artemp un collectif d’art et en 2019, elle est devenue la directrice artistique du club culturel OK16 à Minsk.

Pour soutenir son action et son courage, plusieurs prix lui ont été décerné: le prix de « La parole intrépide » en Allemagne (Rhénanie-Palatinat – 2020), le prix Sakharov décerné par le Parlement européen (2020), le prix des Droits de l’Homme Vaclav Havel 2021.
Vaclav Havel, grand résistant puis Président de la République Tchèque, a d’ailleurs formidablement bien décrit dans son livre « Le pouvoir des sans pouvoirs », l’étendue des pouvoirs insoupçonnée de la société civile pour construire des petites sociétés alternatives, groupes de musique, association sportives, clubs littéraires, face à l’autoritarisme et à la censure. 

Chaque jour des initiatives de soutien à Maria naissent : des messages ou postcards sont publiés sur sa page #Freemariakalesnikava, des concerts organisés sur des plateformes numériques, des œuvres sont écrites, réalisées.

Et puisque nous sommes une plateforme musicale, j’en citerais deux parmi tant d’autres : 
« Dream House” by the Mixed Sound Personnel (Viktoriia Vitrenko, voice, music & Lucas Gerin, e-drums, music) feat. Pauline Drand (lyrics, music, voice & text) & Vj Yarkus (video art) dans laquelle ses ami.es ont intégré la dernière pièce de Maria Kalesnikava à la flûte enregistrée à Stuttgart et traité électroniquement la voix de ses derniers discours.

Et « à l’air libre », une œuvre pour flûte écrite par Frédéric Durieux, compositeur français, pour exiger la libération de Maria Kalesnikava. Constituée de plusieurs épisodes additionnés au fil du temps aussi longtemps que nécessaire, ils seront publiés avec l’aide de l’Ensemble Linea, de La Poulie Production et seront joués et enregistrés au fur et à mesure par la flûtiste Keiko Murakami.
En espérant que cette œuvre soit la plus courte possible.
Première épisode ici :

Aujourd’hui je vous ai parlé de Maria Kalesnikava mais je pourrais citer tant d’autres noms d’artistes comme elle persécutés, exilés, emprisonnés tels que : Ayesha Khan, chanteuse afghane, le graphiste palestinien Hafez Omar, la chanteuse kurde Nüdem Durak ou Maykel Osorbo rapper à Cuba, Ashraf Fayad poète vivant en Arabie Saoudite, Shahriar Siroos peintre iranien ou encore le rapper espagnol Valtònyc en exil à Bruxelles.

Et comme les chiffres savent parfois mieux illustrer ce que les mots s’efforcent de dire, je vous encourage à visiter le site de Freemuse (organisation internationale non gouvernementale indépendante qui défend la liberté d’expression artistique et la diversité culturelle l’UNESCO) dont le rapport 2020 est alarmant.
Une année où 17 artistes ont été tués, 82 personnes ont été emprisonnées dans 20 pays , 133 sont détenus dans 23 pays, 107 sont persécutés dans 27 pays.
Freemuse a enregistré 978 actes de violations de la liberté artistique dans 89 pays et sur internet : 24% art visuel, 24% musique, 23% film, 12% littérature, 9% théâtre, 6% autres formes d’art.
Qui sont répartis pour 26% en Europe, 22% dans le Nord et Sud de l’Amérique , 19% au Moyen Orient et au Maghreb, 15% en Asie et dans le Pacifique, 9% en Afrique, 9% sur internet.

Sandrine Maricot Despretz

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